Il faut parfois un film de 3h16 pour prendre le temps de regarder ce que nous n’avons plus beaucoup le temps de voir. Soudain, le dernier film de Ryūsuke Hamaguchi, est de ceux-là. Je suis allé le voir avec une certaine appréhension devant sa durée, même si La Bataille de Gaulle et L’Odyssée m’avaient quelque peu préparé à ce nouveau marathon cinématographique. Je n’ai pourtant pas vu passer les trois heures.
Le film m’a plu pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu’il m’a semblé parler avec une justesse étonnante du monde médico-social, de ses contraintes, de ses résistances et de la nécessité de le transformer sans mépriser ceux qui le font vivre.
Au centre du récit, Marie-Lou, directrice d’un EHPAD, et Mari, metteuse en scène, sont interprétées par Virginie Efira et Tao Okamoto, qui ont toutes deux reçu le prix d’interprétation féminine ex æquo au dernier Festival de Cannes. Un prix qui me semble particulièrement bienvenu, tant leurs interprétations reposent sur une relation faite de nuances, d’écoute et de déplacements réciproques. La première est diplômée d’un master d’anthropologie ; la seconde a étudié la philosophie à la Sorbonne avant de se tourner vers le théâtre.
Deux parcours, deux regards, deux manières de comprendre le monde qui vont se croiser et, surtout, se nourrir. Leur rencontre fait progressivement naître une relation d’amitié aussi éphémère que solide et féconde.
Quand un regard extérieur permet de voir autrement
Marie-Lou connaît son établissement de l’intérieur. Elle en connaît les contraintes budgétaires, les professionnels, les résidents, les habitudes et les mille arrangements qui permettent à une organisation de continuer à fonctionner malgré des moyens comptés. Elle sait aussi que quelque chose doit changer.
Mari, elle, arrive avec un regard extérieur. Elle questionne ce qui semble aller de soi, met en doute certaines évidences et pousse Marie-Lou à regarder autrement les limites dans lesquelles elle travaille. Leur dialogue ne produit pas une solution miracle. Il permet quelque chose de plus intéressant : l’apparition progressive d’un autre champ des possibles.
Cette puissance d’un regard extérieur me fait naturellement penser au coaching d’équipe. Un coach ne connaît pas mieux le métier que les professionnels qu’il accompagne. Il peut en revanche les aider à regarder leur propre fonctionnement avec un regard différent, à mettre en discussion ce qui était devenu évident et à envisager des possibilités qui semblaient jusque-là hors de portée.
Le film propose ainsi une critique assez nette du système économique dans lequel s’inscrit aujourd’hui la prise en charge de la dépendance. Les ressources sont limitées, les besoins augmentent et l’on demande pourtant aux établissements de faire toujours mieux. Marie-Lou pourrait se contenter de constater l’impossibilité de la situation. Elle choisit au contraire de chercher comment déplacer les lignes.
Cette idée de « rendre l’impossible possible » revient plusieurs fois dans le film. Je laisserai aux philosophes le soin d’en tirer toutes les conséquences. Ce qui m’intéresse davantage, en tant que coach, est une question plus pragmatique : comment une organisation peut-elle transformer ses pratiques lorsqu’elle se trouve prise dans des contraintes qu’elle ne maîtrise pas ?
La réponse ne consiste évidemment pas à nier les contraintes. Elle consiste parfois à changer la manière dont on regarde le problème, à faire émerger d’autres idées et à permettre à plusieurs intelligences de se rencontrer. C’est une situation que je retrouve régulièrement dans mes accompagnements d’équipes.
Le changement ne se décrète pas
Le personnage de Sophie m’a particulièrement intéressé. Infirmière expérimentée, interprétée avec beaucoup de justesse par Marie Bunel, elle entretient avec Marie-Lou une relation devenue franchement conflictuelle au fil des années. Elles travaillent ensemble, mais semblent avoir progressivement cessé de se comprendre. Chacune campe sur sa lecture de la situation : pour Marie-Lou, Sophie représente une forme de résistance qui empêche l’établissement d’évoluer ; pour Sophie, les nouvelles orientations de la directrice semblent parfois ignorer la réalité du terrain et l’expérience accumulée par les soignants.
Leur conflit est d’autant plus intéressant qu’aucune des deux n’est réellement caricaturale. Sophie porte les traces de ses premières années en psychiatrie et des situations de maltraitance qu’elle a observées. Son rapport au soin s’est construit dans cette histoire. Marie-Lou, de son côté, cherche sincèrement à faire évoluer les pratiques et à améliorer la prise en charge des résidents. Mais chacune finit par regarder l’autre à travers le prisme de ce qu’elle lui reproche.
Marie-Lou souhaite notamment former l’ensemble de l’établissement à l’Humanitude, une approche qui vise à améliorer la manière de prendre soin des personnes âgées. L’intention est difficilement contestable. Mais une formation représente du temps, désorganise les plannings et oblige les professionnels à interroger des pratiques qu’ils ont parfois construites pendant des décennies.
C’est exactement l’une des difficultés que je rencontre lorsque j’interviens dans des EHPAD ou des structures de soins. Les professionnels sont souvent déjà fortement sollicités. On leur demande d’améliorer leurs pratiques, de mieux communiquer, de prendre davantage en compte les besoins des personnes accompagnées, tout en continuant à assurer un quotidien qui laisse parfois très peu de marges de manœuvre.
Dans ces conditions, annoncer un changement ne suffit pas. Et expliquer qu’il est nécessaire ne le rend pas nécessairement plus facile à accepter.
Une équipe peut comprendre intellectuellement la pertinence d’une nouvelle pratique tout en étant incapable, dans son fonctionnement actuel, de se l’approprier. Elle peut même vivre la transformation comme une remise en cause de son professionnalisme : « Vous nous demandez de mieux faire, alors que nous faisons déjà ce que nous pouvons dans des conditions difficiles. »
Cette tension me semble particulièrement bien rendue par le film. Le changement ne se décrète pas. Il suppose de permettre à ceux qui devront le mettre en œuvre de comprendre ce qu’il vient modifier dans leur manière de travailler.
Se rencontrer enfin, après des années de collaboration
Il y a une autre scène que j’ai particulièrement appréciée : celle où Marie-Lou et Sophie se rencontrent véritablement, au moment où l’une interviewe l’autre.
Elles travaillent ensemble depuis des années. Elles ont probablement échangé des centaines de fois. Elles connaissent leurs fonctions respectives, leurs désaccords et leurs habitudes. Chacune semble avoir fini par enfermer l’autre dans une représentation assez figée.
Et pourtant, il faut finalement une situation inhabituelle, un temps consacré à l’écoute et quelques questions différentes pour qu’elles commencent réellement à se découvrir.
Cette scène m’a immédiatement fait penser au coaching d’équipe.
Il arrive fréquemment que les membres d’une équipe travaillent ensemble depuis longtemps sans véritablement se connaître. Ils connaissent le poste de leur collègue, ses responsabilités, ses réactions habituelles. Ils savent même parfois très bien ce qu’ils lui reprochent. Mais ils connaissent beaucoup moins ce qui se trouve derrière ces comportements : les contraintes de l’autre, ses intentions, son histoire professionnelle, ses représentations du travail ou ce qu’il cherche à protéger.
Se rencontrer autrement peut alors modifier profondément les relations.
Il n’y a pas nécessairement de révélation fracassante. Mais quelque chose se déplace : on cesse progressivement de voir seulement « le collègue qui résiste », « la direction qui ne comprend rien » ou « le manager qui ne décide jamais » pour commencer à voir une personne avec laquelle il faut construire un fonctionnement commun.
Quand le dialogue devient une condition du changement
Au-delà de ses personnages, Soudain raconte aussi quelque chose de notre époque : une société vieillissante, une dépendance dont la prise en charge devient un enjeu économique majeur, des professionnels du soin confrontés à des contraintes croissantes et un modèle qui doit évoluer alors même que ceux qui le font fonctionner sont déjà épuisés.
Les longues conversations du film, qui peuvent parfois rappeler celles des films d’Éric Rohmer, l’un de mes cinéastes préférés, servent à comprendre et à convaincre. Les personnages discutent, argumentent, se contredisent, changent parfois d’avis. La parole n’est pas simplement là pour faire avancer l’intrigue : elle permet aux regards de se déplacer.
Dans un monde professionnel où l’on cherche souvent à aller vite, cette manière de prendre le temps de penser ensemble me paraît particulièrement intéressante.
Elle rappelle que certaines transformations ne peuvent pas être réduites à un plan d’action en cinq étapes. Une organisation est faite de personnes, d’habitudes, de croyances, de rapports de pouvoir et d’histoires communes. Changer une procédure est relativement simple. Transformer la manière dont des professionnels travaillent ensemble est une autre affaire.
Transformer plutôt que subir
Je n’ai pas tout aimé dans Soudain. Mais il parvient à parler de vieillesse, de dépendance, de mort, de travail, de capitalisme et d’amitié sans jamais sombrer dans le désespoir.
C’est peut-être ce que j’ai préféré : le film regarde les difficultés en face sans renoncer à l’idée que les choses peuvent évoluer.
Cette conviction rejoint finalement celle qui guide mon travail auprès des équipes médico-sociales. Les établissements ne peuvent évidemment pas résoudre seuls le vieillissement de la population, le manque de professionnels ou les contraintes économiques qui pèsent sur le secteur. En revanche, ils peuvent travailler sur ce qui est à leur portée : leur organisation, leurs relations, leurs modes de décision, leur capacité à coopérer et à faire évoluer leurs pratiques.
Cela demande du temps, du dialogue et parfois un regard extérieur. Mais cela permet de passer d’une posture où l’on subit les transformations à une posture où l’on commence à les construire.
C’est peut-être finalement ce que raconte Soudain avec le plus de justesse : les transformations importantes commencent rarement par une solution toute faite. Elles commencent par la rencontre de personnes qui acceptent de regarder autrement ce qu’elles croyaient connaître.
Parler de la dépendance, de la mort et de la transformation du médico-social pendant 3h16 sans perdre ni l’espoir ni la lumière, c’est finalement une belle performance.
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